Qui a été mordu par un serpent a peur de la corde.

Toute mauvaise expérience laisse un traumatisme, qui, si l’on n’y remédie pas, pourrait entraîner une sérieuse infirmité.

« Chat échaudé craint leau froide », dit-on en Europe dans le même sens. L’image surgit spontanément, d’autant que tout le monde sait que, d’une manière générale, les chats n’aiment pas l’eau ; la crainte des serpents en revanche n’est pas la première qui vienne à l’esprit. Pourtant des proverbes mettant en scène un serpent jalonnent l’histoire, puisqu’on en  trouve déjà dans les apologues du légendaire Ésope, le modèle grec du fabuliste Jean de La Fontaine.

Or l’ancêtre de l’adage marocain est un proverbe grec ancien : qui a été mordu par un serpent craint même la corde − Ὁ δηχθεὶς ὑπὸ ὄφεως καὶ τὸ σχοινίον φοβεῖται − (Λόγοι 132). Il se trouve que le Père de l’Eglise Jean Chrysostome, qui fut archevêque de Constantinople de 398 environ à 404, y fait allusion dans son commentaire de lévangile selon saint Matthieu. 

Aujourd’hui, la langue grecque recourt à une autre image : όποιος καεί στον χυλό φυσάει και το γιαούρτι, ou κάηκε η γριά στον χυλό, φυσάει και το γιαούρτι c’est-à-dire : qui s’est brûlé – ou la vieille qui s’est brûlée – avec de la bouillie, souffle même sur le yoghourt ! En castillan, le proverbe a la forme suivante : el que se quema con leche, cuando ve una vaca llora, ce qui signifie littéralement : « Qui se brûle avec du lait pleure quand il voit une vache. »

Tranquillas etiam naufragus horret aquas constate le poète latin Ovide dans une de ses lettres écrites de son lieu d’exil, sur les rives de la mer Noire (II 7, 8) : « même une mer calme, le naufragé l’a en horreur »

Si l’on veut opposer une sentence à notre proverbe, ce pourrait être la guerre a de l’attrait pour qui ne la connaît pas. Ce vers du grand poète grec Pindare (fragment 110 Sn.) ferait éventuellement écho à notre citation, quoiqu’il ait une tout autre portée que cette dernière, sans en avoir le ton enjoué. Or c’est précisément sur ce vers qu’Erasme de Rotterdam fonde son appel à la paix en Europe, un des textes les plus importants qu’il ait écrits. (Adagia n° 3001).

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